« Je l’ai étranglée avec mon bras et je lui ai mis une lame de machette sous la gorge »
Fraude, extorsion, vols de voiture, menaces et harcèlement : Ismaël (nom fictif), 19 ans, de Laval, a passé son adolescence à commettre des crimes, souvent violents, aux côtés de gangs de rue, pour s'enrichir. Jusqu'à l'âge adulte, il ne sortait pas de chez lui sans son Glock 17, dissimulé sous ses vêtements, raconte-t-il. Si le jeune contrevenant témoigne à visage couvert, en raison du risque de représailles de rivaux, c'est pour raconter sa vie d'adolescent, de 16 à 18 ans, qui aurait pu se terminer six pieds sous terre à plusieurs reprises. Son premier test, il l'a passé à 16 ans. Un crime violent à la pointe d'une arme à feu. Et ç'a été le début d'une vie criminelle à haut risque. Malgré une baisse du nombre de vols de voiture, ceux-ci rapportent beaucoup d'argent aux jeunes criminels. Le jeune homme ne donne aucun détail du contexte familial dans lequel il a grandi. Mais Ismaël dit s'être vite senti valorisé par le crime. Fiable, Ismaël a vite gravi les échelons. Pour moi, quand j'avais une arme, c'était juste pour ma protection. Une fois que tu entres dans ce milieu, tu as des ennemis. Et les ennemis dans la rue, on les appelle les OPS. Puis quand tu as des OPS, il n'y a personne qui va surveiller ton dos. Il n'y a que toi et ton arme. Rapidement, il a vécu dans la paranoïa et l'hypervigilance, dès qu'il mettait un pied à l'extérieur de chez lui. Aujourd'hui majeur, Ismaël déconseille aux adolescents de prendre la voie de la criminalité. Il dit qu'être constamment en danger de mort l'a usé mentalement. Criminologue de profession et experte en gangs de rue, Maria Mourani affirme que l'émergence des gangs a accéléré le recrutement des jeunes. Et la tendance est mondiale. Le Service de police de Laval a signalé jeudi que des adolescents de 14 à 17 ans figuraient dans 41 % des dossiers d'enquête sur des crimes liés aux armes à feu au cours des trois premiers mois de 2025. On voit des jeunes en bas âge s'engager dans la voie de la criminalité non seulement au Québec, mais aussi dans le reste du Canada.J'ai été recruté à l'école secondaire. J'étais en train de chiller à la pause, tout le temps, avec des gars de secondaire 4 et 5 qui étaient déjà dans le milieu. Je fumais, je fumais, je chillait avec eux. Je les voyais avec trop d'argent et bien habillés, et tout. J'ai demandé comment ils faisaient. Ils m'ont montré comment entrer là-dedans [le milieu]
, se souvient Ismaël, aujourd'hui majeur.Ils m'ont envoyé pour faire un leak. Ça veut dire agresser quelqu'un pour le voler. Il y avait une annonce placée sur Marketplace (Facebook) et le gars vendait un MacBook à 2000 $. On l'a fait venir à une adresse pour livrer. Il n'avait aucune idée de ce qui l'attendait. Il y a deux gars qui sont arrivés et deux autres, de l'autre côté. On a sorti une arme à feu, on l'a menacé et agressé
, raconte-t-il.La personne qui l'accompagnait a commencé à manipuler son téléphone, soit pour nous filmer ou pour appeler la police. Je l’ai étranglée avec mon bras et je lui ai mis une lame de machette sous la gorge. On a pris leur MacBook et on a dit : on se casse, là
, ajoute le jeune homme.Il y a trois ans, moi et mes amis, on a volé une voiture. On se déplaçait avec la voiture et, tout d'un coup, la police s'est mise à nous suivre. On a fait une poursuite avec la police, avec une voiture volée, et en plus de ça, on était armés. On avait des armes à feu, raconte-t-il. On s'est fait attraper parce qu'on a fait un accident contre le mur d'un bâtiment. Moi, j'étais à l'arrière et j'ai été projeté sur le tableau de bord. On a pris la fuite à pied, mais la police nous a rattrapés.
On fait de l'argent avec des vols de voiture. Ça dépend combien de gars participent et le modèle de la voiture. Ça peut être de 10 000 $ à 15 000 $ par voiture, selon la marque, que l'on partage entre nous. Ensuite, on l'amène au monsieur, on l'appelle la plug. C'est lui qui va la faire monter dans un conteneur et l'envoyer en Afrique. Et c'est lui qui va te payer
, relate Ismaël.Valorisé par le cash
Quand t'es nouveau dans ça, t'es encore en train de penser aux conséquences. Mais quand tu tiens un bon paquet d'argent, tu arrêtes de penser. Tant que tu as de l'argent entre tes mains, tu continues et tu veux en avoir plus. Tu oublies tout [les conséquences]. Tu ne penses plus à rien
, explique-t-il.Quel est le montant maximal d'argent que tu as eu sur toi dans ta vie?
11 000 $.
11 000 dollars en argent?
Oui, cash. Je l'ai gagné à cause de la fraude, des arnaques et à cause des fake B [faux billets].
Après un an et demi, j'ai commencé moi-même à faire travailler les plus jeunes. Ils étaient plus jeunes que moi... ils avaient 14-15 ans. Je pouvais leur demander d'aller faire des achats avec de faux billets de 100 $ pour les blanchir. Ensuite, ils revenaient avec du vrai argent [la marchandise] facile à revendre dans les petites annonces. Les produits Apple, c'est vraiment en demande
, souligne le jeune contrevenant.La fraude, c'est vraiment payant. Je ne te mentirai pas, on peut empocher 20 000 $, même 30 000 $ avec une seule carte bancaire.

S'armer pour se protéger de ses ennemis
Je n'ai jamais tué, mais j'ai déjà tiré sur des gens. Je m'en servais pour ma protection
, affirme-t-il sans détour à propos de l'arme qu'il portait constamment sur lui.On m'a déjà menacé de mort. "Si tu me croises, il va falloir que tu me tires en premier si tu ne veux pas que je te tire dessus." C'est comme ça que ça marche avec tes ennemis. Si tu les croises et s'ils sont armés, tu n'as pas le choix de leur enlever la vie avant. C'est ta protection. Même si ça ne te tente pas de tuer
, souligne le jeune homme.En quête d'une autre vie
Tu vas fuir la police à une ou deux reprises, peut-être même plusieurs fois. Après, tu vas te mettre dans un trou. Rendu là, il y a deux côtés qui t'attendent... la prison ou la mort
, lance-t-il aux jeunes qui sont attirés par l'argent.Ce n'est pas une vie. Un jour, je marchais dehors et je regardais les gens autour de moi qui n'avaient pas de soucis. C'est quoi le but de la vie si tu vis en étant toujours à risque d'être arrêté par la police parce que tu es illégal, ou entre la vie et la mort, que tu as des ennemis? Les gens qui vont comprendre ce sentiment, c'est juste ceux qui ont trempé dans la rue
, résume-t-il.Des enfants-soldats, dit une criminologue
Récemment, Europol a envoyé une note disant que les organisations criminelles en Europe allaient recruter des jeunes de 12 à 14 ans pour être tueurs à gages. Pour les organisations criminelles, c'est de la main-d'oeuvre facile à manipuler et facilement jetable, comme des mouchoirs aux poubelles. Il suffit de leur faire miroiter de l'argent et de l'avancement dans des groupes criminels
, affirme l'ex-députée fédérale.Ça ressemble beaucoup aux enfants-soldats, illustre la spécialiste. Déjà, à l'adolescence, c'est l'immaturité, l'impulsivité et la prise de risque. Ils vont d'ailleurs être plus violents que les adultes. Rares sont les jeunes qui vont mesurer les conséquences d'un crime par arme à feu sur les victimes.
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